Raissa Malu

Et combien de langues parlez-vous ?

Apprendre et faire de la science dans sa langue maternelle permettrait une plus grande maîtrise, et une plus grande créativité.

Aujourd’hui, nous répétons à l’envi que la véritable richesse des nations africaines ce ne sont pas leurs ressources naturelles (et en République Démocratique du Congo, nous en avons beaucoup), mais leur population, leurs ressources humaines (là aussi la République Démocratique du Congo est bénie). Personne ne voudrait ni n’oserait remettre cela en question. Après tout, « it makes sens » dirait les anglophones. Hum… J’imagine déjà votre tête en lisant ces lignes : OK, qu’est-ce qu’elle va nous dire ici ?

Soyons honnêtes. Est-ce que dans la tête de certains il n’y a pas cette petite voix qui murmure : « Mouais ! De quelles ressources humaines parle-t-on exactement ? Ces millions de jeunes exclus du système éducatif ? Ou ces diplômés qui ne savent ni parler ni lire ni écrire correctement la langue officielle ? … » Oh non, elle a osé !

Cinq langues courantes

Rassurez-vous, j’y crois comme vous. 😊 Notre véritable richesse est bien notre population et je voudrais ici mettre la lumière sur une de nos plus grandes capacités : la maîtrise des langues !

C’est sans doute évident pour vous, mais pour moi, c’est tous les jours une source d’émerveillement. En République Démocratique du Congo, nous avons quatre langues nationales - kikongo, ciluba, swahili et lingala - et une langue officielle pour l’enseignement et l’administration, le français (sans blague !). (Je ne mentionne pas les centaines d’autres dialectes). Nous avons aussi une diaspora représentée partout ou presque dans le monde, immergée dans toutes sortes de langues.

Conversations polyglottes

Il est ainsi courant que dans une conversation vous entendiez une personne s’exprimer couramment dans trois langues par exemple : lingala – français – anglais ; swahili – français – allemand ; lingala – swahili – français ; lingala – chinois – français ; kikongo – portugais – français ; etc. Pensez-vous qu’il s’agisse de la personne la plus éduquée ou diplômée de l’audience ? Rien du tout ! C’est le Congolais ou la Congolaise lambda qui de plus s’étonne de votre émerveillement parce que pour il ou elle, c’est tout à fait normal. Mais allez-y un peu en Europe ou aux USA et dites-moi s’il est courant d’entendre une personne banale s’exprimer aisément dans au moins trois langues ?!

Évidemment, nous ne maîtrisons pas tous le français comme Molière, l’anglais comme Shakespeare, l’allemand comme Goethe ou le lingala comme les Bangala, mais qu’importe ! Il suffit de savoir tenir une conversation, de comprendre et de se faire comprendre, n’est-ce pas ?

Maîtriser la langue d'enseignement

J’ai le sentiment que les nations africaines ne mesurent pas pleinement cette richesse. Pourtant, la maîtrise des langues de leur population est un atout majeur pour le commerce, la diplomatie et la coopération. Les langues bâtissent les ponts et tissent les liens.

Mais, les langues permettent avant tout de conceptualiser et c'est là que nous avons un défi en Afrique. Avec mon ami le Prof. Dr. Bienvenu Sene Mongaba, chimiste et spécialiste de l’enseignement de la chimie en lingala, nous savons que la non-maîtrise de la langue d’enseignement ou de la langue des sciences est une barrière au développement des compétences scientifiques chez nos jeunes et leurs enseignants.

Scolarité en langue étrangère

La stratégie qui a été adoptée par nos pays jusqu’ici est de « forcer » la maîtrise de la langue officielle d’enseignement (le français) et de faire apprendre l’anglais à nos jeunes pour améliorer la qualité de notre système éducatif et les ouvrir au monde. Mais 59 ans plus tard (pour prendre une durée au hasard 😉), pensez-vous que les résultats soient probants pour que nous continuions gaiement sur cette voie ?

Mettez-vous un moment à la place d’un de nos enfants. Sa langue maternelle est le ciluba par exemple. C’est la langue utilisée par sa grand-mère pour lui raconter les épopées de ses ancêtres, lui transmettre les connaissances ancestrales, ainsi que les règles et les lois en vigueur dans leur société. Lorsque le moment est venu d’aller à l’école, la petite doit passer de sa langue maternelle à la langue d’enseignement. Dans notre système éducatif, cette transition se fait durant les 4 premières années du primaire. Elle est ensuite supposée continuer avec aisance sa scolarité en français. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Traduction permanente

Pourtant, ce n’est pas si simple. La plupart de nos enfants doivent en réalité faire de gros effort pour réussir dans notre système éducatif. Ils doivent faire l’effort de traduction du français vers leur langue maternelle pour comprendre (en profondeur) et ensuite, traduire dans l’autre sens pour répondre à la demande. Quoi que l’on dise, cet effort consomme des ressources mentales qui seraient mieux utilisées si les apprentissages se faisaient directement dans la langue que l’enfant et l’enseignant maîtrisent le mieux. Bienvenu Sene Mongaba expérimente cela tous les jours dans son école primaire d’un quartier défavorisé de Kinshasa.

J’entends déjà ici l’argument que les enfants apprennent vite et peuvent maîtriser aisément plusieurs langues. L’effort que nous leur demandons serait ainsi minime, voire ludique. Peut-être !

Nommer et connaître

Seulement pour la transmission des concepts scientifiques et mathématiques, l’enseignant et l’enfant doivent avoir une bonne maîtrise de la langue de transmission. Comme le disait si bien Richard Feynman, ce physicien américain que l’on qualifie comme l’un des plus influents de la seconde moitié du XXe siècle, il y a une énorme différence entre connaître le nom de quelque chose et connaître cette chose. Les concepts abstraits se construisent, se développent et sont le mieux transmis avec une langue que l’on maîtrise, avec laquelle on rêve, on pense et on réfléchit.

Pour plus d'aisance, de confiance et de maîtrise, la langue de transmission des connaissances scientifiques et techniques devrait être la même que celle avec laquelle nous appréhendons naturellement et quotidiennement le monde (et même dans ce cas, certains concepts abstraits peuvent être difficiles à faire passer avec le langage courant). Cela est vrai de la maternelle à l'université. Ensuite, c’est une histoire de plurilinguisme.

Langue et imagination

Il se pourrait ainsi qu’en continuant à maintenir l’enseignement des sciences et des mathématiques dans une langue de ce point de vue étrangère à nos enfants, à leurs enseignants et aux communautés dans lesquelles ils évoluent, nous nous privions des capacités imaginatives, d’innovation et de disruption de bon nombre de nos jeunes. (Notamment, ceux-là dont nous nous moquons parce qu’ils ou elles ne maîtrisent pas la langue officielle.)

Avec des ambitions pour l’Afrique comme celles que déclarent des institutions comme le Next Einstein Forum, pensez-vous que nous puissions encore nous le permettre ?

Je me réjouis ainsi que la SADC (Communauté de Développement d'Afrique Australe) vienne de décider à son 39e Sommet d’adopter le swahili comme quatrième langue de travail officielle, « en reconnaissance de la contribution de cette langue ». J’y vois une prise de conscience. 😉

Science is fun, join us ! 😊

Ce billet a d'abord été publié sur LinkedIn.

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