Raissa Malu

Les 25 Glorieuses

Dans mon précédent article, je vous racontais comment le premier réacteur nucléaire d’Afrique fut installé le 6 juin 1959 sur le site de l’université de Lovanium à Léopoldville. Continuons cette fabuleuse histoire et explorons la période de 1960 à 1985, les 25 glorieuses ! Notre deuxième épisode.

Un an après la mise en service du premier réacteur nucléaire d’Afrique, la République Démocratique du Congo accédait à son indépendance. C’était le 30 juin 1960. Nous prenions alors le nom de République du Congo ou « Congo-Léopoldville » pour nous distinguer de nos voisins d’en face 😉, le « Congo-Brazzaville » qui lui prenait son indépendance le 15 août 1960. La grande aventure de la recherche nucléaire en Afrique commençait alors même que le jeune pays allait connaître de tragiques évènements.

Revenons 20 jours plus tôt. Nous sommes le 10 juin 1960, à Bruxelles. Le Roi Baudouin de Belgique signe l'Arrêté portant création du « Commissariat des Sciences Nucléaires » dont le siège sera à Léopoldville. Il lui assigne trois objectifs dont celui de « promouvoir et pérenniser les recherches dans les sciences Nucléaires en vue de leurs applications aux techniques qui intéressent la mise en valeur du Congo ainsi que la santé et le bien-être de ses populations ».

[Une parenthèse. Je trouve bien sympathique la phrase d’usage d’introduction de cet Arrêté : « BAUDOUIN, Roi des Belges, A tous, présents et à venir, Salut. » À tous, présents et à venir, je vous salue … 😊. Fermons la parenthèse.]

Mine fermée

Deux ans après l'indépendance, en 1962, on ferma définitivement la mine de Shinkolobwe dans la province du Haut Katanga de laquelle avait été tiré l’uranium qui avait servi aux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. Plusieurs raisons, dont des raisons techniques, justifiaient cette fermeture. Néanmoins, elle marqua la fin du rôle pivot joué par la République Démocratique du Congo dans l'histoire mondiale de l'énergie nucléaire.

Heureusement, l’aventure nucléaire pacifique ne faisait que commencer, mais sur fond de troubles politiques.

Un président de 29 ans

Le 1er août 1964, le « Congo-Léopoldville » devenait la « République Démocratique du Congo ». Un an plus tard, Joseph Kasa-Vubu, Président de la République à l'époque, signait l’Ordonnance N° 232 du 5 juillet 1965 portant nomination des membres du Commissariat des Sciences Nucléaires.

Félix Malu, Professeur à l’université Lovanium, était nommé Commissaire des Sciences Nucléaires. Il avait 29 ans ! Monseigneur Luc Gillon, Recteur de l’université Lovanium, était lui nommé Secrétaire Permanent au Commissariat des Sciences Nucléaires. Cette année-là fut choisie pour lancer le programme de remplacement du premier réacteur, le TRIGA MARK I, par un second, plus puissant, le TRIGA MARK II.

Réacteurs de formation et de recherche

Un mot sur le réacteur. TRIGA pour « Training, Research, Isotopes, General Atomics » (« Formation, Recherche, Isotopes, General Atomics » en français), est une catégorie de réacteurs développés par la société General Atomics qui a son siège à San Diego, en Californie, aux États-Unis. Comme leur nom l’indique, les réacteurs TRIGA sont utilisés pour l’enseignement, la recherche ou la production d’isotopes au sein d’organismes scientifiques et universitaires.

Le premier réacteur installé sur le site de l’université de Lovanium en 1959 était un réacteur type TRIGA MARK I qui fonctionnait à faible puissance (50 kilowatts). Dans l’euphorie des indépendances, les ambitions du pays étaient telles qu’il fallait monter à un réacteur plus puissant. Comme on dit : « Même pas peur ! »😉

Réacteur régional

Seulement, le 24 novembre 1965, soit quatre mois après la signature de l’ordonnance portant nomination des membres du Commissariat des Sciences Nucléaires, le général Joseph-Désiré Mobutu renverse Joseph Kasa-Vubu et s'empare du pouvoir. Il s’en suit une période de guerre jusqu’en 1966.

Le 11 septembre 1967 se tient à Kinshasa le cinquième « sommet » de l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A.). 36 pays sont représentés et 15 chefs d’État font le déplacement à Kinshasa. Ils décident notamment de transformer le centre nucléaire de Kinshasa en un centre nucléaire régional, dénommé Centre Régional d’Études Nucléaires de Kinshasa (C.R.E.N.-K.), afin de fournir des installations de recherche ainsi que des radio-isotopes à tous les membres de l’O.U.A.

Première pierre en 1969

Cette transformation accélère le programme de modernisation du réacteur. La première pierre du bâtiment devant abriter le nouveau réacteur, TRIGA MARK II, sera posée en 1969 lors de la première conférence Africaine sur la recherche nucléaire organisée à Kinshasa conjointement par le Commissariat des Sciences Nucléaires, l'O.U.A. et l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (A.I.E.A.). Soit dit en passant, 1969, c’est aussi l’année où le premier homme a marché sur la Lune (21 juillet 1969). La République Démocratique du Congo avait cette année-là deux raisons de se réjouir 😊.

En 1971, la République Démocratique du Congo change à nouveau de nom. Elle devient la « République du Zaïre » (avec celui-là, il n’y avait plus de confusion possible avec nos chers frères-voisins d’en face 😉). Pour marquer le coup et montrer la puissance du nouveau Zaïre, le Président Mobutu Sese Seko inaugure le 30 mars 1972 le nouveau réacteur TRIGA MARK II avec ses installations de recherche.

Le plus puissant du continent

Deux ans plus tard, le 20 novembre 1974, le Président Mobutu revient au C.R.E.N.-K. pour assister (activement) à la pulsion à pleine puissance du nouveau réacteur TRIGA MARK II (1600 MW) faisant de lui le réacteur nucléaire le plus puissant d’Afrique en mode pulsé. En 1985, il était toujours le plus puissant du continent !

Le Commissariat des Sciences Nucléaires sera restructuré en 1978 pour devenir le Commissariat Général à l’Énergie Atomique (C.G.E.A.). Félix Malu Wa Kalenga sera placé à sa tête comme Commissaire Général à l’Énergie Atomique. Commence une période riche en recherches et résultats.

Apport à la médecine traditionnelle

Au grand dam de certains (je sais), je choisis de ne pas rentrer encore dans les détails des résultats des recherches réalisées au C.R.E.N.-K. parce qu’ils préparent à ce propos des activités pour les célébrations des 60 ans. Je précise seulement qu’en 1985, les travaux de recherche s’étaient diversifiés et englobaient tous les domaines de recherche traditionnels, du génie nucléaire à la chimie nucléaire, en passant par l’agriculture, la médecine nucléaire, la radiobiologie, etc.

Il y a néanmoins un domaine qui mérite d’être ici relevé. Ce domaine est considéré comme la contribution africaine à la science moderne. Il s’agit de la médecine traditionnelle, plus précisément de l’utilisation des plantes médicinales africaines dans la pharmacopée moderne. Le Conseil Scientifique de l’O.U.A qui s’était longuement penché sur la question en 1972 avait recommandé qu’une taxonomie (classification) systémique soit entreprise partout en Afrique dans ce domaine comme préalable à tout effort de mise au point et de commercialisation de médicaments à base de plantes médicinales africaines. L’équipe du C.R.E.N.-K. considérait que ce domaine de recherches pouvait se révéler le plus riche en promesses. Ils y ont donc investi des ressources et ont apporté une série de notables contributions.

26 ans sans incident

La vie du premier et du plus puissant réacteur nucléaire d’Afrique n’a pas été un long fleuve tranquille. Je vous fais grâce des considérations techniques, mais le personnel a rencontré des problèmes inévitables dans le fonctionnement d'un réacteur d’une telle puissance. Néanmoins, aucun accident d’aucune sorte n’a jamais été enregistré en autant d’années d’exploitation, ni avec le TRIGA MARK I, ni avec le TRIGA MARK II, faisant de cette machine probablement la plus sûre disponible sur le marché. C’est très bons résultats sont à mettre au crédit de l’excellente équipe du C.R.E.N.-K. Et ce n'est pas moi qui le dis !

En juin 1985, le C.R.E.N.-K. avait accumulé 26 ans d’expériences dans les applications pacifiques du nucléaire. Cette expérience reste au service du continent africain. Il ne tient qu’à nous, étudiant(e)s, chercheur(e)s, scientifiques et politiques, d’en faire bon usage au service de notre pays, de notre continent et de l’humanité.

Dans un prochain article, j’aborderai les années suivantes qui furent aussi les années les plus difficiles de la République Démocratique du Congo.

En attendant, “science is fun, join us !”

Ce billet a d'abord été publié sur LinkedIn.

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